La grande bataille de l’avenir du télétravail

La grande bataille de l’avenir du télétravail

Depuis trois semaines, syndicats et patronat négocient pour faire évoluer le cadre du travail à distance.

Le sujet inquiète le gouvernement, le ministre de la Santé a consacré jeudi dernier une part de son point presse à l’impact psychologique du confinement. Olivier Véran a d’ailleurs annoncé « qu’avec Élisabeth Borne, conscients du fait que le télétravail peut être pesant, nous avons réactivé le numéro vert 0800 130 000 ». Depuis avril, ce dispositif « d’écoute, soutien et conseil aux télétravailleurs » a reçu plus de 2 millions d’appels et en enregistre actuellement… 20 000 par jour. Plus profondément, la crise sanitaire heurte de plein fouet le rapport au travail des Français. « Alors que ces quinze dernières années ont été marquées par une grande accélération de l’activité professionnelle, le confinement a provoqué une dysrythmie sociale, soit une perte de repères, en brisant la routine, ce qui a mis nombre de personnes en défaut », pointe Jean-Claude Delgènes, à la tête du cabinet d’expertise Technologia. D’autant que les individus investissent de plus en plus dans le travail, devenu le premier vecteur d’appartenance à la société (devant l’église, les syndicats ou les partis), et la pandémie est venue tarir ce lien social. Par ailleurs, des salariés ont été contraints de basculer en télétravail alors qu’en temps normal ils avaient du mal à travailler seul. « Certains collaborateurs manquent d’autonomie et ont besoin d’évoluer dans un collectif pour mobiliser leur énergie », poursuit Jean-Claude Delgènes. Quant aux 30 % de la population qui sont des ménages uniques, la crise a rajouté chez certains de l’isolement à la solitude. Pour Martin Richer, responsable du pôle Travail et Emploi de Terra Nova, qui vient de publier le rapport « Déconfiner à distance », il n’est toutefois pas juste d’associer l’isolement au télétravail. « L’isolement se caractérise par le manque de ressources dont a besoin un salarié pour effectuer son travail. Or il en existe aussi dans un contexte présentiel.

Pour les trois instances patronales, l’ANI de 2005, sa transposition dans la loi en 2012 et les ordonnances Macron de 2017 étaient bien suffisants. Une position confortée par une note publiée en novembre par la Direction du trésor selon laquelle le cadre juridique existant « semble suffisamment souple pour permettre une plus grande diffusion de cette pratique ». Mieux, le dialogue social en entreprise constitue même un « levier essentiel pour mettre en place le télétravail dans de bonnes conditions ». En d’autres termes, le télétravail doit être négocié au plus près des entreprises, sur le terrain, pour s’adapter à leurs spécificités propres. Une ligne de conduite, rappelée par le gouvernement à de nombreuses reprises et tenue par les instances patronales tout au long de ce dernier mois de négociation, où elles n’ont eu de cesse de camper leur position pour ne pas s’enfermer dans un cadre contraignant. « Dès le début de la négociation, il y avait des choses rédhibitoires comme le fait de réactiver des éléments de l’ANI de 2005, écrasés par les ordonnances travail. On a voulu préserver cette liberté acquise en 2017, qui offre beaucoup plus de possibilités au télétravail, et donc on ne souhaitait pas rajouter de la contrainte ou de la norme pour les entreprises », explique le numéro 2 de la CPME, Éric Chevée. Une position corroborée dans une récente note par le think-tank progressiste Terra Nova, peu suspect d’être trop proentreprise. Plutôt qu’appliquer un cadre national contraignant, les entreprises doivent en négocier les modalités sur le terrain avec leurs représentants du personnel ou à défaut publier « un plan d’action si possible concerté ou au pire unilatéral ». Mais les syndicats, eux, ne l’entendent pas de cette oreille. L’un des principaux points de désaccord porte sur l’éligibilité des postes télétravaillables. Pour le patronat, cette question relève de la seule responsabilité de l’employeur. Mais pour les syndicats, les représentants du personnel doivent être mis dans la boucle pour en décider. À cela s’ajoute toujours une myriade d’autres désaccords sur la prise en charge des frais de télétravail, la responsabilité de l’employeur, la réversibilité du télétravail… Mardi soir dans son allocution, Emmanuel Macron a rappelé que le télétravail devait rester la règle « quand c’est possible » au moins jusqu’à la fin de l’année, et probablement au-delà…

Article Le Figaro, mercredi 25 novembre 2020, propos recueillis par Corinne CAILLAUD.

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