Agir sur soi ou agir sur ses conditions de vie (au travail) : les ambigüités de Montesquieu

Agir sur soi ou agir sur ses conditions de vie (au travail) : les ambigüités de Montesquieu

Technologia a lancé en 2015 une série de colloques sur la philosophie au travail. Le cabinet, avec le soutien de Galilée Services Publics, a ouvert un cycle de conférences « Phil’o boulot : bien vivre au travail avec les philosophes » et sollicite l’opinion de philosophes et de chercheurs en sciences humaines sur l’état du travail. Ainsi, comment penser l’organisation et les conditions de travail en mobilisant des pensées souvent critiques ? Comment les managers, les représentants du personnel et les salariés sont-ils confrontés à des situations renvoyant à des concepts ou des notions philosophiques ? Les auteurs classiques de la philosophie et des sciences humaines – parfois un peu oubliés – peuvent-ils être utiles pour le management, la qualité de vie au travail et d’une manière générale pour l’entreprise et les services publics aujourd’hui ?

Prochain rendez-vous Phil’o Boulot : le 23 novembre 2016, sur la question du salaire.

AGIR SUR SOI OU AGIR SUR SES CONDITIONS DE VIE (AU TRAVAIL) : LES AMBIGÜITÉS DE MONTESQUIEU Par Michel Forestier

Michel Forestier est ingénieur agronome (ENSAIA Nancy), diplômé en sociologie des organisations (Science Po Paris) et docteur en philosophie. Il est intervenant habilité en prévention des risques professionnels (IPRP). Il a dirigé une ARACT (Agence régionale pour l’amélioration des conditions de travail), en Champagne-Ardenne, et soutenu, en 2009, sa thèse de philosophie. En 2014, son essai Le travail contre nature est publié. Il a créé un bloc-notes sur Internet : « Penser le travail autrement » (www.penserletravailautrement.fr), lieu de réflexion qui a pour objectif d’enrichir le débat sociétal sur le travail. Consultant depuis 2010 à Geste, une coopérative de conseil, il intervient en entreprise sur des projets d’amélioration de la qualité de vie au travail et de prévention des risques psychosociaux.

 Michel FORESTIER : MONTESQUIEU est un penseur des Lumières. Il a connu une notoriété, une reconnaissance européenne presque immédiate à la publication de son œuvre maîtresse, sur le plan politique : De l’Esprit des lois, publié en 1748.

En fait, il a toujours voulu écrire un traité qu’il n’a jamais écrit : un traité sur le bonheur. Il n’a jamais mené à terme ce projet, mais nous avons accès à beaucoup de ses réflexions sur le bonheur dans des textes qu’il n’a pas publiés. Elles sont présentes dans trois volumes distincts qu’on a appelés ses Pensées qui sont des notes, des réflexions qu’il prenait au jour le jour. Dans cet ensemble de textes, ce qui m’intéressait c’était la manière dont il pensait l’articulation des conditions de vie et du bonheur. Certes, le bonheur ce n’est pas la qualité de vie au travail et les conditions de vie, ce ne sont pas les conditions de vie au travail ; c’est évidemment beaucoup plus large. Le bonheur exprime la connotation positive de l’état dans lequel on peut être. Cela concerne en général une plus longue durée que celle que l’on met sous l’idiome « qualité de vie » qui est plus instantané. En outre, la qualité de vie, cela peut viser aussi bien le bon que le mal puisqu’on peut en avoir une mauvaise comme une bonne. De ce fait, utiliser les réflexions de Montesquieu, cela oblige à une certaine transposition : ce que j’ai fait et ce que je vous montrerai. Le résultat, évidemment, est discutable, mais Montesquieu n’est plus là pour hurler sa désapprobation.

« Il y a trois catégories d’obstacles au bonheur »

Ce qui m’intéressait, c’était sa position de départ, très claire, très nette, très constante sur la distinction qu’il est absolument nécessaire de toujours faire entre les conditions de vie et le bonheur ou le malheur. Sa position permanente est qu’on ne peut pas juger du bonheur à partir des conditions dans lesquelles les gens vivent. MONTESQUIEU affirme ainsi dans ses Pensées : « Lorsque nous disons qu’un homme qui est dans une certaine condition, est malheureux, cela ne veut pas dire autre chose que nous serions malheureux si, avec les organes que nous avons, nous étions à sa place. ». Les organes, je l’entends comme une métonymie : l’individu dans sa totalité. En fait, quand on juge des conditions, on juge de la façon dont on vivrait, soi. « J’ai vu les galères de Libourne et de Venise. Je n’y ai pas vu un seul homme triste » écrit-il encore. Les galères sont des conditions a priori extrêmement éprouvantes, mais il dit qu’il n’a pas vu de galériens malheureux. On peut évidemment contester ce point de vue. Il y a un peintre, à la même époque, MAGNASCO, qui a fait des tableaux de galériens où l’on constate qu’il y a vu beaucoup de détresse. C’est une appréciation discutable, mais en même temps on voit bien la distinction qu’il introduit : D’un côté, il y a les galères et de l’autre côté, pas d’homme triste. C’est sur la mine, d’une certaine manière, que MONTESQUIEU juge de la tristesse. Dans d’autres textes, il expliquera qu’il n’y a que Dieu qui pourrait savoir, juger de l’extérieur puisqu’il serait aussi à l’intérieur. En même temps, il était parfaitement conscient de l’existence de conditions difficiles y compris au travail. Il a ainsi rédigé un mémoire sur les mines du Harz en Allemagne. Je cite : « Les vieilles mines sont malsaines, la chandelle s’y éteint, les mineurs respirent difficilement. Il est surtout dangereux d’y travailler en été. Ceux qui périssent des maladies contractées dans ces mines meurent étiques ou asthmatiques. ». Il savait donc bien qu’il y a des conditions de vie qui atteignent la santé des hommes. Et par ailleurs, autre élément, il identifie aussi des obstacles au bonheur. Si nous essayons de voir lesquels il met en avant, on peut les classer dans trois catégories différentes.

  • La première catégorie est celle de nos désirs immodérés ou de leur absence, de nos organes, c’est-à-dire de notre constitution interne, de notre« machine », qui renvoie à notre personne et à nos désirs.
  • Seconde catégorie : ce sont les discours et les croyances. On dirait aujourd’hui les idéologies. Montesquieu avait beaucoup d’humour. Il pensait notamment aux religions sinistres. Dans lesPensées, il écrit « De tous les plaisirsles jansénistes ne nous passent que celui de nous gratter ».
  • La troisième catégorie est plus complexe: il s’agit des conditions politiques qui sont favorables au bonheur. C’est quelque chose que nous verrons par la suite. Pour mémoire, dans la Déclaration d’Indépendance américaine, s’exprime la volonté de reconnaître le bonheur comme un droit.

Nous ne pouvons pas juger du bonheur à partir des conditions, certes. Mais comment pouvons-nous donc penser cette indépendance des unes à l’autre ? Pour le comprendre, il faut revenir à la conception générale de la causalité chez MONTESQUIEU. Elle s’exprime d’une manière extrêmement claire dans L’Esprit des lois. Dans cet ouvrage, l’auteur cherche à identifier les causes qui contribuent à forger l’esprit d’une nation. Comment ces causes, physiques ou morales, agissent-elles ? Je vais à travers une citation, livrer un exemple tout à fait caractéristique. Il s’agit de la cause physique qu’est le climat. Évidemment, ce texte date mais c’est intéressant quand même : « L’air froid resserre l’extrémité des fibres extérieures de notre corps et favorise le retour du sang des extrémités vers le cœur. Il diminue les longueurs de ces mêmes fibres. Il augmente par là leur force. L’air chaud, au contraire, relâche les extrémités des fibres et les allonge. Il diminue donc leur force et leur ressort. On a plus de vigueur dans les climats froids. ». Je ne commente pas. Évidemment, chacun peut voir qu’il y a une confusion entre climat et température. C’est quelque chose que l’on vit aussi aujourd’hui puisque dans les débats sur le réchauffement climatique, il y a souvent les mêmes erreurs. L’enseignement qu’il en tire à présent : « S’il est vrai que le caractère de l’esprit et les passions du cœur soient différents dans les divers climats, les lois doivent être relatives et à la différence de ces passions et à la différence de ces caractères. » MONTESQUIEU est un esprit objectiviste, scientifique. Ce genre de présentation (voir ci-dessous) peut permettre de formaliser le type de causalité à laquelle il pense.

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« On ne peut pas, avec MONTESQUIEU, penser le changement ou la transformation »

MONTESQUIEU est considéré comme un précurseur de la sociologie. Il y a des causes physiques, comme le climat. Il y a aussi des causes morales : la religion, l’éducation, etc. Tout cela agit sur l’esprit d’une nation. C’est un concept un peu mystérieux, pas forcément bien élucidé par l’auteur dans le texte et en fait cet esprit-là, qui est l’esprit de la nation, peut influer sur les lois et les lois peuvent influer sur lui. C’est ce qu’on peut appeler une causalité circulaire, une causalité entre l’esprit et les lois donc. La question qui peut se poser est : comment transposer cette figure de la causalité ? Peut-on la transposer au niveau des individus ? Montesquieu dit que c’est possible, mais considère que cela est plus facile d’identifier des causes « macro » que celles qui affectent l’individu. Cette transposition de la nation à l’individu suppose des modifications du schéma (voir ci-dessous).

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Cette transposition est aussi une forme de critique de la figure de la causalité chez MONTESQUIEU. En effet, ce qui est frappant c’est que pour lui, à aucun moment, il n’y a d’action possible sur les causes. Son schéma est guidé par un principe de conservation. On ne peut pas, avec MONTESQUIEU, penser le changement ou la transformation car on ne peut pas agir sur les causes morales et physiques. Or l’espèce humaine se caractérise par le fait qu’elle agit sur ses conditions de vie. C’est grâce à cela qu’elle a pu vivre sur tous les territoires de la planète.

Les lois gouvernent la nation. Si on transpose à l’échelle de l’individu, deux choses peuvent nous gouverner :

  • D’un côté, l’action que l’on peut mener sur soi. Ce serait la manière dont on oriente son esprit – MONTESQUIEU dit souvent: « Face aux épreuves, il faut se retourner », donc orienter, agir sur soi.
  • De l’autre côté, ce serait participer. On peut en effet être acteur, participer à l’action politique (nous sommes tous citoyens) et ainsi agir sur les conditions civiles de vie qui, elles-mêmes, agissent sur les conditions de vie au travail, si on veut continuer de transposer. La preuve, il y a actuellement un débat sur la réforme du Code du travail. Cela montre que dans le champ social, on peut agir sur les questions du travail. Mais on peut aussi agir de l’intérieur de l’unité, que ce soit une entreprise ou une organisation publique, en agissant avec d’autres, syndicalement par exemple. On peut ainsi «participer » à la modification des conditions de vie au travail.

MONTESQUIEU était dans une logique mécaniste. Or, dans l’analyse des causes, il y a beaucoup d’incertitudes : incertitudes du point de vue de la connaissance – comment identifie-t-on ces causes, comment les évaluer ? Mais il y a aussi la question de la reconnaissance. Je prends le cas de l’amiante. Depuis longtemps, nous savons que l’amiante, médicalement, est une atteinte à la santé des personnes, mais pour que cela soit reconnu par la loi, cela a mis des dizaines d’années parce qu’il y avait d’autres intérêts. Il n’y a donc pas que la question de la connaissance mais il y a aussi celle de la reconnaissance. Et puis il y a également de l’incertitude du côté de l’action. Comment fait-on pour se retourner ? Comment fait-on pour assurer cette régulation collective sur les conditions de vie au travail ?

Voilà une manière d’utiliser des auteurs anciens. Cela suppose évidemment un certain nombre de transpositions en essayant, sur certains points, d’assurer quelques corrections pour actualiser leur pensée.

Denis MAILLARD : Avez-vous des interrogations ?

Bernard LORENZATO : Est-ce que MONTESQIEU lui-même a trouvé le bonheur ? Il a usé quantité de secrétaires. Il dormait deux ou trois heures par nuit. La nuit, il travaillait, travaillait. Est-ce que ses théories – peut-être améliorées actuellement – peuvent vraiment nous aider, Français ou Européens, à trouver le bonheur, le bonheur au travail ? Lui-même a-t-il été heureux dans son travail ?

Michel FORESTIER Culturellement, c’est un stoïcien. Une chose assez extraordinaire est notée dans ses Pensées : devenu aveugle à la fin de sa vie, il écrit : « J’ai su très vite que je saurais être aveugle. » Il n’est pas sûr que tout le monde pourrait en dire autant. Qu’il ait épuisé ses secrétaires, il n’y a pas de doute. Dans de nombreux textes, il écrit : « Ma machine est ainsi faite que les maux m’affectent sans vraiment m’affecter. » Je pense, sauf à soupçonner ce qu’il écrit, que c’est quelqu’un qui a beaucoup de distance, beaucoup d’humour. C’est quelqu’un de pétillant. Ses textes sont franchement très agréables à lire. Je pense qu’il est totalement sincère là-dessus et que « sa machine » comme il dit ou ses « organes », ce sont les termes qu’il utilise, l’aidaient par rapport à cela. Maintenant, il y a des épreuves qui peuvent être très douloureuses et qui dépassent largement la question du handicap. Est-ce que dans tous les événements de sa vie (je ne connais pas sa biographie dans le détail), c’était quelque chose qui lui permettait en permanence d’être heureux, cela je n’en sais rien. En tout cas, il l’écrit pendant toute sa vie. Jusqu’à la fin, il dira cela. Il a continué d’épuiser ses secrétaires quand il était aveugle, puisque à ce moment-là, il ne pouvait plus écrire, donc il dictait et se faisait lire les textes.

« J’ai beaucoup de difficulté à considérer qu’on puisse vraiment trouver le bonheur au travail »

Une voix d’homme : J’ai été interpellé par l’appel de votre présentation, le titre « Agir sur soi ou agir sur ses conditions de vie ».J’ai l’impression que vous ne l’avez pas tellement développé. Agir sur ses conditions de vie au travail, pour un syndicaliste, c’est sa vocation, c’est sa mission. Il peut sembler qu’il y ait une contradiction entre les deux velléités. Or, je cherche un peu. Je suis dans le même état d’esprit que la personne qui s’est exprimée avant moi. Je cherche à savoir quelle est l’applicabilité des textes, des propositions de MONTESQUIEU, en la matière. J’ai un peu tendance (peut-être parce que je ne suis pas philosophe) à vouloir une réponse toute faite. Quand on intervient dans l’entreprise avec un rôle comme celui que j’essaie tant bien que mal d’assumer, la réponse est déjà faite : agir sur les conditions, c’est agir sur l’environnement. D’ailleurs, quand on parle de qualité de vie au travail, quand on parle de conditions de travail, on utilise des outils que connaissent très bien les gens de TECHNOLOGIA comme l’ergonomie. L’une des définitions de l’ergonomie, c’est d’adapter le travail à l’homme et non pas de faire l’inverse. Là, on agit sur l’environnement et on n’agit pas sur soi. Agir sur soi, dans l’entreprise, c’est aussi des choses qu’on constate, qu’on voit : cela s’appelle le renoncement. Quelque part, on va s’isoler, on va s’extraire, on va chercher le bonheur. J’ai bien noté que la question du bonheur était aussi prégnante dans les textes de MONTESQUIEU. J’ai beaucoup de difficulté à considérer qu’on puisse vraiment trouver le bonheur au travail. Quelque part, il y a un paradoxe, une contradiction. J’ai l’impression qu’elle est assez difficile à résoudre. Je ne suis pas convaincu que les propositions de MONTESQUIEU nous aident beaucoup à le faire.

Michel FORESTIER : Elles n’aident pas du tout. C’est pour cela que j’ai choisi cet auteur. Il a une position assez radicale. C’est vraiment l’idée que l’action sur les conditions nous est interdite. C’est vraiment une pensée de la conservation, pas une pensée de la transformation. C’est pour cela que j’ai proposé de transposer. Aujourd’hui, la question du climat, on voit bien que c’est une question politique très brûlante : beaucoup de polémiques existent sur cette question bien qu’il y ait massivement une reconnaissance de son évolution et de l’impact de la vie humaine sur cette évolution climatique. Cela prouve bien que, y compris sur ce que Montesquieu appelle des causes matérielles (le climat étant une cause matérielle), il y a une possibilité d’action humaine. C’est une caractéristique de l’homme d’agir sur son environnement, ce que ne font pas les animaux, ni les plantes. Quelque part « agir sur soi », c’est une possibilité qui nous est offerte. Dans le travail, les gens ont déjà, d’une certaine manière, agie sur eux, autant qu’ils le pouvaient. Dans les cas les plus difficiles, ils sont arrivés à la limite. Il ne reste plus comme perspective que d’agir sur les conditions. Agir sur les conditions, nous ne pouvons pas le faire seuls, quasiment pas. J’ai mis dans le schéma de transposition, la notion de participation. On est acteur parmi d’autres. Mais si on veut transformer les conditions de vie au travail, localement, il faut agir collectivement. C’est tout à fait possible. C’est à la main de l’homme.

D’autant plus que les conditions matérielles et même les autres, au travail, sont définies. C’est conventionnel. Elles sont définies par l’employeur, par les conditions historiques aussi. Nous ne travaillons pas de la même manière selon les époques. Nous n’envisageons pas le travail de la même manière.

« Nous pouvons aller au Pôle Nord, nous pouvons aller sur la Lune ; nous pouvons le faire parce que nous agissons sur nos conditions »

Ce qui m’intéressait chez MONTESQUIEU, c’est le fait qu’il soit tellement radical. On l’entend dans les entreprises : « Il suffit que vous preniez bien ce que vous prenez mal et tout ira bien. » Ce discours existe. C’était intéressant de le prendre chez un auteur qui a cette radicalité. Son point de départ est tout à fait juste : on ne peut pas juger du bonheur des gens à partir de leurs conditions. Quand on fait cela, on se met à leur place. On entend très souvent des jugements sur la qualité de vie au travail, dans tel ou tel espace de travail, qui sont donnés de l’extérieur sans forcément interroger les gens qui le vivent. Quand on n’interroge pas les gens qui les vivent sur leurs conditions, on est à peu près sûr de se tromper.

Quand je mène des entretiens assez approfondis avec des gens sur leur travail et que je leur demande quel jugement synthétique ils portent dessus, je suis souvent étonné. Ce qu’ils m’ont dit auparavant m’aurait plutôt incité à penser : « Ils vont dire qu’ils sont très bien. » Il y a toujours un élément de surprise. Sur ce plan-là, MONTESQUIEU est tout à fait solide. Là où il l’est moins, c’est quand il exclut la main de l’homme sur ses conditions de vie. Quelque part, c’est manquer quelque chose qui est caractéristique même de notre humanité. Ce qui nous différencie fondamentalement de toutes les espèces vivantes, c’est que nous agissons sur nos conditions. Nous pouvons aller au Pôle Nord, nous pouvons aller sur la Lune. Nous pouvons le faire parce que nous agissons sur nos conditions. Pour la Lune, nous avons créé des conditions de vie humaines, sinon nous n’y allons pas. Prenons l’exemple des mines, au XVe siècle et même avant, au XIVe siècle, on n’y mettait que des esclaves. Dès qu’on a su transformer les conditions de travail dans les mines, on a vu une élite ouvrière apparaître parce qu’on avait créé des conditions de vie à l’intérieur qui devenaient humaines. Les Allemands étaient notamment réputés. Des équipes passaient de mine en mine, à l’époque. Ce qui n’empêche pas de constater que, de temps en temps, elles étaient dangereuses, comme le dit MONTESQUIEU. Néanmoins, il y avait déjà eu à son époque des évolutions significatives.

Une femme : L’homme peut interagir et agir sur le contexte. C’est cela la caractéristique de l’humain. Vous avez dit aussi : « Il se retourne. Il se pose des questions sur lui. » Bien sûr, c’est MONTESQUIEU qui explique tout cela.

Aujourd’hui, il me semble que tout le travail qui se fait sur les individus et qu’on appelle « le coaching », c’est peut-être cela qui permet à l’homme de se retourner plus profondément, c’est quand lui-même est accompagné par un tiers.

Si je comprends bien ce que dit MONTESQUIEU, l’individu arrive à le faire pour lui-même. Il me semble qu’aujourd’hui le coaching permet de le faire encore plus profondément parce que quelqu’un vous accompagne dans la démarche de se retourner. Notre société en est là aujourd’hui, avec beaucoup de coachings dans tous les sens mais c’est peut-être l’essence même de se retourner avec un regard extérieur.

Une autre femme : Lors de sa visite dans les mines, a-t-il interrogé les mineurs ?

Michel FORESTIER : Je l’ignore, cela n’est pas dit dans le texte. Souvent il affirme : « J’ai vu… » Je pense que son « j’ai vu », c’est comme les « organes », il ne faut pas le prendre au sens purement visuel. C’est possible qu’il y ait eu des échanges. C’était quelqu’un de très ouvert dans la manière dont il pouvait s’approcher des gens, quelles que soient leurs conditions. Je fais l’hypothèse que oui.

« La question de la reconnaissance… »

Un homme : Vous avez soulevé à la fin une question. Vous faisiez une sorte d’ouverture sur la question de la reconnaissance à partir, par exemple, de la question de l’amiante. Vous avez déjà un peu répondu mais je pose quand même la question. On sait que la reconnaissance depuis HEGEL est liée à la question conflictuelle entre le maître et l’esclave. Chez MARX, cela va encore plus loin. La question de la conflictualité et des divergences d’intérêt : question qui anime les enjeux politiques et d’entreprise, etc. était-elle prise en compte par MONTESQUIEU et comment ?

Michel FORESTIER : Sur la première question, sur le coaching, c’est la façon moderne d’essayer d’aider les gens à se retourner. Simplement, il y a des limites. Ce qui est critiquable, ce n’est pas le fait d’agir sur soi, au contraire. Si l’on peut essayer par soi-même d’être bien ou heureux, il ne faut pas hésiter une seconde, surtout si le coaching est bien fait.

Mais la question qui se pose dans les entreprises et les organisations, quand on n’est que sur cette posture qui est celle finalement de Montesquieu, c’est qu’on omet et qu’on empêche beaucoup de choses. Quelque part, pour moi, on est en train de nier quelque chose de notre identité. On ne peut pas se borner à « agir sur soi ». C’est cette unilatéralité qui pose problème, ce n’est pas le fait même, cela fait partie de nos modes d’action. Quelquefois, à la fin, dans des épreuves dont on ne sort pas, il n’y a que l’action sur soi. Par exemple, un deuil, c’est quelque chose que l’on doit traverser. Nous ne pouvons pas revenir dessus. Nous n’avons pas de possibilité d’agir sur cela. Là, nous sommes bien sur cette seule posture. En revanche, dans le monde réel, dans le monde des organisations, dans le monde des entreprises, dans le monde civil dans lequel on vit, sur notre planète, nous avons énormément de possibilités d’action sur notre environnement. C’est une caractéristique qu’il ne faut jamais oublier.

En ce qui concerne la reconnaissance, j’avais proposé aux organisateurs les deux thèmes, soit MONTESQUIEU, soit HEGEL. Je fais une lecture un peu différente de la lecture faite habituellement qui oppose un maître à des esclaves : c’est une très mauvaise traduction. En fait, c’est maître et serviteurs. La question de la subordination se trouve derrière cela. Quand on dit : « maître et esclaves », cela date historiquement et on s’interdit de réactiver ces pensées anciennes. Alors qu’on peut le faire si on comprend qu’Hegel traite là de la subordination au travail. Hegel a eu une façon extrêmement intéressante et originale de poser la question de la reconnaissance, pas seulement dans cette figure-là mais dans d’autres figures ultérieures. Cela ouvrirait un autre débat.

Denis MAILLARD : HEGEL nous emmènerait loin. Nous avons choisi MONTESQUIEU car il est moins souvent utilisé.

Michel FORESTIER : HEGEL est celui qui a fait entrer en philosophie le concept de travail. Ce n’est pas le cas avec MONTESQUIEU, il existe un côté un peu plus exotique à son usage du côté du travail.

Sur la question de la conflictualité qui m’a été posée, je ne suis pas un expert de MONTESQUIEU. J’ai eu une lecture très spécialisée en recherchant comment il traitait cette question de l’articulation des conditions de vie et du bonheur. Pour ce que j’en comprends toutefois à partir de là, je pense que ce n’est pas le registre dans lequel il se situait. C’était plutôt un conservateur.