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Avis d'expert : Jean-Claude Delgenes - Les entreprises face au risque du suicide
«NIER LES TENTATIVES DE SUICIDE AUGMENTE LE RISQUE DE RECIDIVES»
De plus en plus de suicides en lien avec le travail sont relatés dans les médias. Comment analysez-vous ce phénomène ?
J-C D :« Sur les 11 000 suicides recensés chaque année en France, près de 500 seraient en effet en lien avec le travail. Ce qui parait sous-estimé… Bien qu’il soit difficile de trouver une explication à ces actes – le suicide étant multi-factoriel - dans bien des cas, ils renvoient à la dimension professionnelle. Cela s’explique : le travail n’est plus une source d’épanouissement. Les salariés sont aujourd’hui soumis à un certain nombre de contraintes. D’abord, la pression des marchés financiers qui imposent un retour rapide sur investissement. Ensuite, la contrainte du «consommateur roi » et des nouvelles technologies qui, couplées à des indicateurs de performance, mettent les individus de plus en plus dans des situations d’asservissement et non plus d’accomplissement. Face à ces contraintes, les individus, préoccupés par leur sort, trouvent de moins en moins de soutien dans le collectif, en net recul. Résultat : les échanges s’amenuisent, le relationnel souffre, le travail perd sa fonction d’intégration. C’est le règne de l’isolement, de l’incertitude. Le travail peut alors devenir une source de déséquilibre. Le manque d’intégration étant tout aussi nuisible qu’une implication personnelle trop forte dans le travail. Or, lorsque le travail va mal, l’individu va mal, car il structure son identité, comme l’affectif »
Quelle est aujourd’hui l’attitude des entreprises face à la problématique du suicide ?
J-C D : « Le suicide reste un phénomène tabou car il renvoie à un mal-être au niveau de la société toute entière. Ce qui explique que les tentatives de suicides sont encore trop souvent banalisées dans les entreprises. Or, une telle attitude augmente la probabilité que ces actes se renouvellent. Cela est d’autant plus vraisemblable que près de 35% des suicides « réussis » ont été précédés d’une première tentative. En entreprise, une tentative de suicide s’apparente à un appel au secours. En s’efforçant de ne pas banaliser cet événement, on peut donc éviter un nouveau passage à l’acte. Cette prise en compte est primordiale pour l’individu fragilisé, mais aussi, pour l’ensemble du collectif de travail. On sait en effet que le suicide est un phénomène contagieux en entreprise, qui peut entraîner un effet d’imitation chez d’autres salariés. Appréhender cette problématique n’est certes pas facile, d’autant qu’après une première tentative, dans 80% des cas, la personne déclare aller mieux… Lorsque la mort « rode » dans une entreprise, il convient donc de l’analyser avec une approche scientifique. Ainsi, l’organisation pourra se donner les moyens d’éviter de nouveaux drames.»
Quelle est l’approche de Technologia en matière de prévention des risques psychosociaux et du risque suicide ?
J-C D : « Il existe différentes écoles de pensée pour appréhender la problématique du suicide. L’approche psycho-cognitiviste apparaît réductrice pour traiter les risques psychososiaux. En effet, celle-ci consiste surtout à aider les individus à mieux supporter le stress. A Technologia, nous privilégions le courant causaliste. Notre méthodologie repose sur cinq pôles d’analyse : sociologique, psychologique, ergonomique, médical et architectural. Toutes ces dimensions peuvent aider à mieux identifier et à prévenir les risques psychosociaux. Lorsque nous intervenons dans une entreprise où surgit une crise suicidaire, nous adoptons une démarche pluridisciplinaire intégrée, une sorte de croisement de ces approches qui permet de rendre compte de la complexité de la situation. Nous utilisons par ailleurs les outils de Karasek et Sigrist que nous avons largement enrichis en développant par exemple un module spécifique sur le sens du travail. Nous sommes clairement dans une approche causaliste qui est la seule légale en regard des textes en vigueur. Nos modèles permettent d’appréhender les différentes dimensions du travail et les facteurs de stress. Tout est passé au crible : les contraintes professionnelles auxquelles doivent faire face les salariés, leur niveau de soutien, de reconnaissance, de latitude décisionnelle, les exigences éthiques, le niveau de détresse, le sens du travail, les aspects RH,… Cela nous permet ensuite d’élaborer un rapport dans lequel nous mettons « en visibilité » la situation, afin de permettre au collectif de comprendre , ce qui est indispensable pour avancer. Avant toute intervention, nous proposons d’élaborer « un diagnostic partagé » méthode systémique que nous avons créée et qui est largement copiée. Le Ministère du Travail l’a présentée sur son site (www.travailler-mieux.gouv.fr). L’analyse des risques est en effet une étape préliminaire qui doit se construire avec tous les acteurs concernés : direction, ressources humaines, médecin du travail, représentants du personnel, salariés, mais aussi, membres de l’encadrement. Il est indéniable que souvent, les managers sont à la source des problèmes, mais il est aussi tout aussi évident que le management est au carrefour des solutions. Nous avons traité plus de cinquante crises suicidaires ou mortelles (épuisement professionnel, suicides, infarctus, AVC…) dans de grandes entreprises et des PME ou encore différents organismes . Nous avons pris conscience que le problème des risques psychosociaux ne se règle certes pas du jour au lendemain. Mais à partir des nombreuses missions menées par Technologia depuis vingt ans, j’ai pu me rendre compte combien un collectif de travail était fragile, mais aussi combien il était possible de le régénérer rapidement, en travaillant avec lui pour favoriser des modes de fonctionnement qui permettent à chaque salarié de mieux s’épanouir.»
*Synthèse de l’intervention de Jean-Claude Delgènes, Directeur Général de Technologia, lors du petit-déjeuner débat sur les risques psychosociaux, organisé à Paris, le 16 juin 2009.

